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Elle et lui
George Sand1859
A MADEMOISELLE JACQUES.
Ma ch’re Th’r—se, puisque vous me permettez de ne pas vous appeler mademoiselle, apprenez une nouvelle importante dans le monde des arts, comme dit notre ami Bernard. Tiens! —a rime; mais ce qui n'a ni rime ni raison, c'est ce que je vais vous raconter.
Figurez-vous qu'hier, apr’s vous avoir ennuy’e de ma visite, je trouvai, en rentrant chez moi, un milord anglais’ Apr’s —a, ce n'est peut-—tre pas un milord; mais, pour s’r, c'est un Anglais, lequel me dit en son patois:
“Vous —tes peintre?
—Yes, milord.
“Vous faites la figure?
—Yes, milord.
“Et les mains?
—Yes, milord; les pieds aussi.
“Bon!
“Tr’s-bons!
“Eh bien, voulez-vous faire le portrait de moi?
“De vous?
“Pourquoi pas?
Le pourquoi pas fut dit avec tant de bonhomie, que je cessai de le prendre pour un imb’cile, d'autant plus que le fils d'Albion est un homme magnifique. C'est la t’te d'Antino’s sur les —paules de’ sur les —paules d'un Anglais; c'est un type grec de la meilleure —poque sur le buste un peu singuli’rement habill’ et cravat’ d'un sp’cimen de la fashion britannique.
“Ma foi! lui ai-je dit, vous —tes un beau mod’le, — coup s’r, et j'aimerais — faire de vous une —tude — mon profit; mais je ne peux pas faire votre portrait.
“Pourquoi donc?
“Parce que je ne suis pas peintre de portraits.
“Oh! — Est-ce qu'en France vous payez une patente pour telle ou telle sp’cialit’ dans les arts?
Je racontai — mon Anglais beaucoup d'autres sornettes dont je vous fais gr’ce, et qui lui firent ouvrir de grands yeux; apr’s quoi, il se mit — rire, et je vis clairement que mes raisons lui inspiraient le plus profond m’pris pour la France, sinon pour votre petit serviteur.
Vous n'aimez pas le portrait. “Comment! pour quel Welche me prenez-vous? Dites plut’t que je n'ose pas encore faire le portrait, et que je ne saurais pas le faire, vu que, de deux choses l'une: ou c'est une sp’cialit’ qui n'en admet pas d'autres, ou c'est la perfection, et comme qui dirait la couronne du talent. Certains peintres, incapables de rien composer, peuvent copier fid’lement et agr’ablement le mod’le vivant. Ceux-l’ ont un succ’s assur—, pour peu qu'ils sachent pr’senter le mod’le sous son aspect le plus favorable, et qu'ils aient l'adresse de l'habiller — son avantage tout en l'habillant — la mode; mais, quand on n'est qu'un pauvre peintre d'histoire, tr’s-apprenti et tr’s-contest—, comme j'ai l'honneur d'—tre, on ne peut pas lutter contre des gens du m’tier.
Je vous avoue que je n'ai jamais —tudi’ avec conscience les plis d'un habit noir et les habitudes particuli’res d'une physionomie donn’e. Je suis un malheureux inventeur d'attitudes, de types et d'expressions. Il faut que tout cela ob’isse — mon sujet, — mon id’e, — mon r’ve, si vous voulez. Si vous me permettiez de vous costumer — ma guise, et de vous poser dans une composition de mon cru’ Encore, tenez, cela ne vaudrait rien, ce ne serait pas vous. Ce ne serait pas un portrait — donner — votre ma’tresse’ encore moins — votre femme l’gitime. Ni l'une ni l'autre ne vous reconna’traient. Donc, ne me demandez pas maintenant ce que je saurai pourtant faire un jour, si par hasard je deviens Rubens ou Titien, parce qu'alors je saurai rester po’te et cr’ateur, tout en —treignant sans effort et sans crainte la puissante et majestueuse r’alit—.
Figurez-vous bien, Th’r—se, que je n'ai pas dit — mon Anglais un mot de ce que je vous raconte: on arrange toujours quand on se fait parler soi-m’me; mais, de tout ce que je pus lui dire pour m'excuser de ne pas savoir faire le portrait, rien ne servit que ce peu de paroles: “Pourquoi diable ne vous adressez-vous pas — mademoiselle Jacques? —
Qu'il vous range parmi les premiers et qu'il vous juge incapable de faire autre chose que des portraits bien jolis qui plaisent — tout le monde! Ah! ma ch’re amie, si vous aviez entendu tout ce que je lui ai dit de vous quand il a —t’ parti! — Vous le savez, vous savez que, pour moi, vous n'—tes pas mademoiselle Jacques, qui fait des portraits ressemblants tr’s en vogue, mais un homme sup’rieur qui s'est d’guis’ en femme, et qui, sans avoir jamais fait l'acad’mie, devine et sait faire deviner tout un corps et toute une —me dans un buste, — la mani’re des grands sculpteurs de l'antiquit’ et des grands peintres de la renaissance. Mais je me tais; vous n'aimez pas qu'on vous dise ce qu'on pense de vous.
Je suis tout — fait m’lancolique aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi. J'ai si mal d’jeun’ ce matin’ Je n'ai jamais si mal mang’ que depuis que j'ai une cuisini’re. Et puis on ne peut plus avoir de bon tabac. La r’gie vous empoisonne. Et puis on m'a apport’ des bottes neuves qui ne vont pas du tout’ Et puis il pleut’ Et puis, et puis que sais-je? Les jours sont longs comme des jours sans pain depuis quelque temps, ne trouvez-vous pas? Non, vous ne trouvez pas, vous. Vous ne connaissez pas le malaise, le plaisir qui ennuie, et l'ennui qui grise, le mal sans nom dont je vous parlais l'autre soir, dans ce petit salon lilas o’ je voudrais —tre maintenant; car j'ai un jour affreux pour peindre, et, ne pouvant peindre, j'aurais du plaisir — vous assommer de ma conversation.
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