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Condillac

Étienne Bonnot de Condillac1780

SA VIE, SA PHILOSOPHIE
SON INFLUENCE

BAGUENAULT de PUCHESSE

PRÉFACE

Petit-fils de Louis-Joseph Bodin de Boisrenard et de Marie-Benoîte Métra de Sainte-Foy, j'ai pu recueillir sur mon grand-oncle des traditions orales, des pièces autographes, des portraits, des actes authentiques et nombre de livres lui ayant appartenu. De cet ensemble a été composée cette notice qui, dénuée de toute prétention philosophique, n'a d'autre but que de rappeler la mémoire d'un auteur assurément très remarquable par sa simplicité, sa précision, la pureté de sa langue, l'influence qu'il a exercée sur son époque. Condillac n'est point un esprit original; il n'invente rien. Mais doué d'une intelligence très observatrice et très réfléchie, il s'assimile facilement toutes les idées de son temps: il ne les devance pas; mais il les expose très clairement avant que tout le monde ne les ait comprises et acceptées.

Au déclin du règne de Descartes, il se met à la tête des adversaires du grand philosophe français, adopte et présente les idées de Locke, en pousse à l'extrême les conséquences. Très attaché à la foi monarchique, il semble marcher d'accord avec tous les ennemis de la société d'alors. Déiste et même catholique, il se défend du matérialisme; mais son système philosophique y conduit les autres; il abandonne Paris quand il entrevoit la conséquence des doctrines que professaient ses amis. Arrive le mouvement économique de la fin du dix-huitième siècle, la vogue de Quesnay, de Turgot, de Lavoisier, des physiocrates: Condillac épouse leurs doctrines, d'autant que, dans la solitude de la campagne, il est devenu un passionné d'agriculture, dont-il encourage tous les progrès; mais en même temps, il laisse son frère Mably attaquer les bases du gouvernement et préparer la Révolution, qu'il aperçoit non sans terreur dans un avenir prochain.

Précepteur d'un prince, il avait pris sa petite part des abus de l'ancien régime, ayant été vingt ans titulaire d'une abbaye en Lorraine dont il touchait les revenus et administrait les biens, sans jamais avoir daigné s'y rendre. Et de même, sa philosophie répondait bien à son temps, par son apparence scientifique et par son absence de toute sanction morale. Une société corrompue n'aime pas qu'on lui rappelle qu'elle a des devoirs. Et quand elle a renversé ou oublié tous les principes sous lesquels elle avait longtemps vécu, un enseignement philosophique clair, élégant, facile à comprendre est bien ce qui convient aux nouvelles générations.

De là, le succès presque involontaire de la philosophie de Condillac. Il fallut pour la détrôner tout le mouvement allemand venu à la suite de Kant et la réaction spiritualiste qui commença sous la Restauration avec l'éclectisme de Cousin. Mais ce néo-cartésianisme n'eut d'autre durée que celle d'un enseignement universitaire imposé aux maîtres et aux élèves. Le moindre changement d'orientation devait laisser le champ libre à de nouvelles doctrines, si multiples et si diverses qu'on serait bien embarrassé de dire aujourd'hui quelle est la vraie école de philosophie française. Condillac devait gagner une nouvelle notoriété à ce mouvement d'idées.

CHAPITRE PREMIER - L'HOMME—SES ORIGINES—SA VIE

Son histoire tient en peu de pages, sa vie ayant été celle d'un philosophe ennemi du bruit, modeste à l'excès, à la fois novateur et respectueux des vieilles traditions, très imbu des idées de son siècle, sans en pratiquer les mœurs. La famille Bonnot est originaire du Briançonnais. A la fin du dix-septième siècle, deux Bonnot figurent dans les registres de d'Hozier dressés à l'occasion de l'ordonnance sur le fait des armoiries, du 1er juillet 1701; ce sont Gabriel Bonnot, capitaine du château et de la ville de Briançon, greffier des insinuations au diocèse de Vienne, et Jean Bonnot, conseiller et procureur du roi des fermes au département du Dauphiné.

Leurs armoiries sont de sable, à un chevron d'or et au chef d'argent chargé de trois roses de gueules. Un de leurs descendants, Gabriel Bonnot, d'abord receveur des tailles, puis écuyer, conseiller du roi, secrétaire de la chancellerie près le Parlement, est qualifié vicomte de Mably, et il habitait Grenoble dès 1680. Il acquit le 28 septembre 1720, pour le prix de 120 000 livres, d'André Gondoin, les domaines de Condillac et de Banier près de Romans. Il est mort en 1727. De sa femme, Catherine de la Coste, il laissa cinq enfants: Jean Bonnot de Mably; Gabriel, qui est connu sous le nom de l'abbé de Mably, le célèbre publiciste né en 1709, mort en 1785; Étienne, qui prit le nom de Condillac, quand son père eut acheté cette terre; François, appelé Bonnot de Saint-Marcellin, qui fut maire de Romans de 1755 à 1768, et Anne, mariée à Philippe de Loulle, seigneur d'Arthemonay, conseiller au Parlement de Grenoble.

L'aîné, Jean, conseiller du roi, prévôt général de la maréchaussée du Lyonnais, Forez et Beaujolais, avait épousé, en 1728, Antoinette Chol de Clercy. Il habitait Lyon, place Louis-le-Grand, paroisse d'Ainay. Il avait confié l'éducation de ses enfants à Jean-Jacques Rousseau, et nous aurons tout à l'heure occasion de parler de ce singulier précepteur. Quant à Étienne, il naquit à Grenoble, paroisse Saint-Louis, le 30 septembre 1714. Son enfance fut très maladive. Il avait atteint l'âge de douze ans qu'il ne savait pas encore lire, la faiblesse de ses yeux lui ayant interdit jusque-là toute espèce d'application. L'étude devenant compatible avec sa santé, on chargea un bon curé de l'instruire.

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